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Topologie de l’évaluation

 

L’évaluation est un mot à la mode s’il en est. C’est un terme à double racine, latine par le terme valere, et d’ancien français du XIV° siècle par le terme avaluer équivalent à la notion de prix.

Ainsi évaluer c’est donc porter un jugement sur la valeur d’une chose, de quelqu’un. C’est encore synonyme de : jauger, mesurer, calculer, chiffrer, etc. Pour aller plus loin sur le plan sémantique, notons encore que l’évaluation se décline dans son discours par tout un tas de vocabulaire guerrier, telle que stratégies, batteries (de tests), grilles (d’analyses), codification, scores, etc.

Pourquoi le discours ambiant contemporain s’oriente-t-il sur l’évaluation tout azimut ?
Telle fut notre question ?

Comme le soulignait Eric Laurent :

« L’époque est à la mesure et aux mesureurs, comme en témoigne l’immixtion grandissante de l’évaluation statistique dans les champs clinique, social et politique »[1].

Mais cet envahissement des pratiques de la mesure dans le champ social où l’être humain est en jeu, permet la promotion de l’étude de « cohortes homogènes », ce qui conduit inéluctablement à réduire l’individu à un organisme, voire à un ensemble statistiques.

Comme toute rationalité, ce type d’évaluation est une construction imaginaire d’écrasement du Sujet.

En effet, l’évaluation sommative supprime la dimension diachronique c’est-à-dire ce qui constitue un Sujet à savoir son Histoire. D’autant que par son exigence de lisibilité, l’évaluation est en outre indécente, voire obscène, puisqu’elle dévoile ce que le Sujet cherche à cacher : ses dysfonctionnements.

Dans cette pratique, la norme est de retour, et fait force de loi. Ce qui compte, c’est de faire entrer en son sein (ayant la forme d’une courbe de Gauss ) un maximum d’éléments pour optimiser ce qui serait de l’ordre du bon fonctionnement, tout le reste serait dans cette évaluation non sain, c’est-à-dire du registre du dysfonctionnement.

En appliquant la souffrance psychique à l’évaluation en voulant promouvoir une rigueur scientifique dans son champ, elle manque son objet, c’est-à-dire le Sujet. Car, ces pratiques témoignent de l’effondrement des repères symbo­liques au profit de ceux qui sont fondés sur le corps pris comme organisme, et conduisent toujours plus avant vers de nouvelles formes de ségrégation. En effet, le Sujet est exclu de la mesure, dans la mesure où celui-ci, se mesure au un par un, et échappe donc de structure à toute instrumentalité.

Si la mesure donc, sied mieux à l’ordre  des sciences de la nature, peut-il en être de même dans les sciences du Sujet de l’inconscient ? Notamment, le psy­chanalyste mesure‑t‑il, quant à lui, ses indications, sa pratique et ses effets ? Doit‑il opposer des critères qui lui sont propres aux demandes d’évaluation émanant du corps social ?[2]

Comme le rappelait Lacan, «notre  expérience est celle du symptôme». Or, depuis Freud, le symptôme se déchiffre dans la dimension de la parole d’un Sujet divisé par la pulsion. Pour Lacan, le symptôme est la manière dont « cha­cun jouit de son inconscient en tant que celui‑ci le détermine »[3]: Il s’agit là d’une autre logique, d’un autre matérialisme que celui de l’organisme. Un matérialisme du signifiant, que Lacan appelait le « motérialisme »[4] auquel correspond une clinique du discours fondée sur  l’équivoque, le lapsus, le mot d’esprit et même le malentendu, qui réclame d’autres types de « mesures ». Sans rapport avec une quelconque évaluation quantitative, puisqu’il s’agit que le Sujet prenne la mesu­re de son symptôme, à savoir de « ce qui cloche » pour lui. Dès lors , ce qui pour le « mesureur » est un dysfonctionnement, pour le psychanalyste est un langage du Sujet. L’un et l’autre ont une grande accointance avec le dysfonctionnement d’un Sujet mais l’un le traque, le juge, voire cherche à l’éradiquer,  tandis que l’autre l’écoute, le respecte, voire même le protège, pour éviter le « retour du pire »[5].

« Le Sujet, parce qu’il parle, échoue à trouver sa satisfaction : pas de complémentarité naturelle entre les sexes, pas d’objet capable de satisfaire le désir. C’est pourquoi le symptô­me se différencie de la plainte par son côté énigmatique, comme sans raison. Le transfert psychanalytique est donc un appel au sujet supposé savoir : « Ce que j’indique en parlant de la position que peut occuper le psychanalyste, dit Lacan, c’est qu’actuellement c’est la seule d’où le médecin puisse maintenir l’originalité de toujours de sa position, c’est‑à‑dire de celui qui a à répondre à une demande de savoir. .. » . La notion de symptôme, tant psychanalytique que social, trouve son origine en effet dans la médecine. Mais contrairement à sa valeur de signe de dysfonctionnement à mesurer et à réduire comme dans la médecine ou dans les sciences sociales, la psychanalyse vise, quant à elle, à maintenir la dimension du symptôme. Elle l’aura cependant débarrassé, che­min faisant, de la souffrance qui l’accompagnait. »[6]

Pour autant, la psychanalyse peut-elle s’exclure de ce débat sous prétexte qu’a priori toute évaluation est incompatible avec la notion même de Sujet ?

Certes, si Lacan a pu dire que le psychanalyste doit « se dépenser sans compter » cela ne veut pas dire que cela exclut toute mesure de son acte ; les séances de contrôle, ou la procédure de la PASSE sont là des mesures originales pour évaluer un Sujet sans le réduire à un objet statistique. « L’action centrale est là l’éta­blissement du désir, ou de la relation transférentielle, en tant qu’elle vise à l’amour au‑delà des règlements et des normes recevables »[7].

Si le psychanalystes intervient dans ce débat, c’est pour protéger le Sujet, en orientant la réflexion sur la recherche d’évaluateurs au singulier plutôt que du particulier c’est–à-dire, de construire des critères d’évaluation du point d’exception, qui fassent entendre que, au-­delà des critères de bonne pratique qui pourront être opposés, ce serait faire une erreur grave que de ne pas voir que ce qui excède, comme ce qui fait déficit, doit toujours être pris  en compte.

« Dans les questions institutionnelles extrêmement compli­quées sur lesquelles, comme psychanalystes, il faut s’orienter, donner nos choix, essayer de construire un certain nombre d’ins­truments, nous ne devons pas reculer à le faire. Cela ne doit pas nous retenir d’être insérés à tous les niveaux du système de distribution de soins et de faire entendre nos propres critères d’évaluation et la façon dont nous jugeons adéquate ou non à son projet, une société selon le prix qu’elle donne au désir. A entendre cette voix, tous y gagnent, y compris sur des principes d’évaluation en termes d’allocations de ressources»[8]

Au terme de cet essai, il ne s’agit plus de renoncer à l’évaluation, mais d’en dénoncer ses effets imaginaires terroristes pour le Sujet dès lors qu’il n’en est que le registre unique, dont les résultats se posent comme des vérités absolues qui font références, des normes incontournables. Il s’agit plutôt de nuancer toute évaluation quelque soit le discours, qui intègre du même coup, la dimension symbolique qui nuance le visible en lisible qui suppose toujours une interprétation, et de militer pour l’exception à toute règle, par l’irruption du réel, de l’énigme que constitue l’imprévisible pour introduire de l’illisible qui s’oppose au lisible, et au visible.

En conséquence, une évaluation qui respecte le Sujet est possible dès lors qu’elle se fonde sur une topologie borroméenne du nouage des trois registres Réel, Symbolique et Imaginaire. Sans doute que de tels outils d’évaluation restent à construire, mais ils ne sont pas impossibles d’ailleurs à cet endroit, la PASSE en est un bon exemple qui ouvre la voie à cette impasse.

 

Bien à vous tous.

Bruno DAL PALU
Président du C.F.D.P.

 


[1] Eric Laurent « Que veulent nos mesureurs ? » in Mental N°3, Bruxelles, Janvier 1997, pp.5-13.

[2] C’était notre question et celle du Colloque de l’IdF cf . lettre mensuelle de mai 2000 N°188.p.29.

[3] Jacques Lacan « Le séminaire RSI » séance du 18 février 1975.

[4] Jacques Lacan « Le séminaire Encore »

[5] Jacques Lacan « Télévision » p.19

[6] Présentation du Colloque Idf op.cit.

[7] Eric Laurent : « Normes nouvelles de distributions de soins… in Mental N°4, Bruxelles,  p.25-42

[8] Eric Laurent op.cit p.38

 

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